Vendredi 4 août 2006

« Vanité des vanités, vanité des vanités, tout est vanité. » L’Ecclésiaste.

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Du livre « Radha au lotus » de T.S. Banerjii, sur lequel on trouve « Le salon de musique » d’où S.J. Ray a tiré le film éponyme.

« Je confonds souvent l’or et le cuivre.
J’ai pris ce collier pour de l’or quand je l’ai mis autour de mon cou.
Même si, au fond, c’est du cuivre, je saurais que pour moi c’est de l’or.
La différence entre ces deux métaux n’est rien d’autre qu’une illusion de l’esprit.
Le collier n’appartient qu’à moi. C’est moi seule qui en apprécierai la valeur.
Je n’irai pas débattre le prix à la foire. »

 

par Alain publié dans : Sagesse
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Jeudi 20 juillet 2006

Le Bouddha la vit arriver, son enfant mort sur les bras. Elle était pâle, ses yeux s’étaient creusés, vidés de larmes. Toute l’eau de son corps avait coulé là, usant la couleur de l’iris, creusant des sillons dans la chair des joues.

Elle marchait, aveugle au monde, décidée à trouver de l’aide, quel qu’en soit le prix à payer, pour ressusciter son enfant. Une violence contenue l’habitait, une décision implacable, un courage surhumain. Elle vint à lui, et d’un geste étonnamment doux, comme si elle craignait de troubler le sommeil de ce fils qu’elle voulait réveiller, le déposa sur ses genoux.

Sa voix s’éleva, impérieuse et implorante, confiante mais brisée.

- Sauve-le, je sais que tu le peux si tu le veux.

Le Bouddha le regarda avec compassion : la mère déchirée, l’enfant mort.

Elle insista :

- Sauve-le !

Il hocha la tête et lui dit :

- Trouve une maison où la mort n’a jamais frappé. Demande une poignée de riz. Dès que tu l’auras dans la main ton enfant revivra.

Elle partit en courant vers le premier village, riant, pleurant tout à la fois. Elle revivrait, bientôt, avec son fils.

Elle frappa à la porte de la première maison. Une vieille dame vint ouvrir.

- Une poignée de riz pour sauver mon enfant !

- Prends, femme, sois en paix !

Elle prit le riz, allait repartir en courant, mais s’assura :

- Il n’y a jamais eu de mort chez vous, n’est-ce pas ?

La vieille dame sourit gentiment et répondit :

- A mon âge, j’ai tant perdu d’êtres chers que mes morts sont plus nombreux que mes vivants !

La mère arrêta sa course, lui restitua son riz.

- Merci du fond du cœur, dit-elle. Le riz qui sauvera mon enfant doit provenir d’une maison vierge, où aucun défunt n’a jamais séjourné.

La vieille hocha la tête, son regard exprimait une tristesse ainsi qu’une profonde compassion. Elle bénit la mère.

- Ne t’arrête pas dans ce village. Ici toutes les maisons ont connu la mort. Je crains que ta route soit longue. Va et garde ce riz. Il te nourrira en chemin.

Le mère repartit jusqu’au village prochain. Un enfant l’accueillit au seuil d’une masure. Il était seul, sa mère venait de mourir. Elle s’en fut plus loin dans la rue. L’homme qui l’accueillit avait perdu sa femme. Au troisième seuil :

- S’il vous plaît, une poignée de riz pour sauver mon enfant, si la mort n’a jamais frappé ici.

Mais ceux qui vivaient là avaient perdu leur parents, leurs ancêtres. Elle frappa à toutes les portes, partout la mort avait frappé avant elle, partout les morts étaient plus nombreux que les vivants. Elle alla de villages en villages. Partout la mort était venue avant elle.

 

Alors elle revint vers le Bouddha, repris son enfant des genoux du Seigneur de Compassion.

- Tout ce qui vient s’en va. Je le sais maintenant, dit-elle.

Elle baissa la tête.

- Je n’ai pas su jouir de chaque instant qui m’a été donné. Je croyais le bonheur aussi naturel que la vie.

Comme elle se détournait, son enfant sur les bras, la révolte à nouveau gronda dans son esprit. « Certes, tout ce qui s’en vient s’en va, dit-elle, mais pourquoi si tôt ? Cet enfant ne pouvait-il pas grandir ? Pourquoi l’avoir privé d’un juste temps de vie ? Quel mal avait-il fait ? »

Elle revint vers le Bouddha, protesta :

- Pourquoi si jeune ?

- Il fut un homme juste et bon dans sa vie précédente. Il commit pourtant une erreur. Il n’est revenu dans ce monde que pour épurer ce faux pas. La souffrance de l’enfant a suffit pour rétablir cette âme dans la pureté de l’Être. Tout Karma résorbé, le corps, n’ayant plus rien à accomplir, a été abandonnée.

- Et ma souffrance, elle ne compte pas, elle ne crée pas de karma négatif ?

Elle secoua la tête, renifla ses larmes. Elle reniait obstinément l’évidence, refusant d’accepter l’innommable douleur qui ravageait son cœur. Retrouvant sa combativité, elle posa le corps froid et raide sur les genoux du Bouddha :

- Rends-le moi si tu le peux !

- Tel qu’il est maintenant, il va vers l’Être. S’il revient ici, il risque d’accumuler un nouveau karma. Il lui faudra assumer plusieurs vies en ce monde de douleur avant de retrouver la liberté. Songe combien la vie humaine est précieuse en cet univers. Elle permet de marcher consciemment vers l’état de Bouddha. Naître en tant qu’humain est aussi rare qu’il est difficile à une tortue de mer, ignorante de l’exploit attendu, de surgir en passant le cou dans un anneau ballotté par la tempête à la surface des vagues. Dois-je le réveiller ? Dois-je lui dire de revenir pour apaiser la souffrance de sa mère ?

L’enfant ouvrit la bouche :

- Ma mère ? dit-il. Quelle mère ? Depuis la nuit des temps j’en ai eu des milliers : des tigresses, des bufflonnes, des biches, des démones, des déesses, des cobras, des vautours, des femmes. De quelle mère parles-tu ? Quelle mère dois-je rejoindre et consoler ? Plutôt celle-ci plutôt qu’une autre ?

Un long silence lui répondit.

La mère pâlit, se redressa, déterminée. Un léger sourire vint dénouer le masque douloureux, une tendresse profonde plissa doucement les ridules autour des yeux fatigués. Elle posa la main droite sur le corps de l’enfant, bénit simplement son départ :

- Sans peur ni désir sois en paix, lui dit-elle. Rejoins l’Être que tu es.

par Alain publié dans : Sagesse
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Lundi 15 mai 2006

« Mes mots volent en haut, ma pensée reste bas.

Des mots sans la pensée au ciel ne montent pas. »

Claudius, après son forfait. « Hamlet » - WS

 

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Lorsque l’homme, riche et puissant, arriva au bord de la rivière Dwarka, tout le petit peuple qui s’y baignait termina ses ablutions sans tarder et se dispersa le long des berges. Seul l’ascète tantrique Vamakshepa resta dans l’eau, peu impressionné par l’homme suivi de ses gardes. Cet homme-là, désireux d’aller prier la Déesse mère dans son temple de Tarapeeth, était venu se baigner, prier, accomplir les justes rituels avant sa visite au lieu saint. Il plongea donc dans l’eau, se purifia, puis se retourna sur la berge pour y sécher tout en priant.

Vamakshepa l’observa un instant avant d’éclater de rire. Il s’approcha et, riant toujours, se mit à l’asperger abondamment.

L’homme restait poli, mais cette bruyante démonstration l’ennuyait beaucoup. Il se demandait qui était ce fou qui l’aspergeait, trouvant désopilant de le déranger pendant ses prières. Ayant soudain atteint le bout de sa patience, il laissa jaillir sa colère :

 

- Enfin, ça suffit ! Vous ne voyez pas que je suis venu accomplir des rituels. Pourquoi me déranger-vous ainsi ?

 

Ses gardes, entendant sa colère, s’approchèrent pour mettre leur force à son service. Vamakshepa rit de plus belle et, l’arrosant toujours plus, il lui demanda :

 

- Vous priez ou bien, même ici, vous achetez des chaussures ?

L’homme resta bouche bée : même si son corps se baignait et ses lèvres récitaient des prières, il était tout à fait vrai qu’il ne pouvait s’empêcher de penser aux chaussures qu’il irait acheter à Calcutta sur le chemin du retour. Qui donc était cet arroseur ?

Les gardes s’avancèrent vers Vamakshepa.

 

- Arrêtez, leur dit-il l’homme, laissez-le faire car il a raison.

 

Ils s’approcha de Vamakshepa avec humilité, s’inclina respectueusement :

 

- Qui que vous soyez, bénissez-moi afin que je parvienne à contrôler mes pensées et qu’en priant je ne pense qu’à Durga.

 

Vamakshepa le bénit.

 

- Ne soyez jamais hypocrite, dit-il. Vous ne tromperez pas Dieu, vous ne pouvez tromper que vous-même. Si les chaussures reviennent dans vos pensées, arrêtez d’imiter la prière, prenez le temps de les ranger à une autre place pour plus tard. Demandez l’aide de Durga, alors seulement reprenez vos prières.

 

- Comment demander de l’aide de Durga alors que je suis tout empêtré dans mes pensées ? demanda l’autre.

 

- Redevenez un petit enfant Lorsqu’un enfant s’est sali, il ne sait pas se laver lui-même, il appelle « maman, maman ! » simplement. Sa mère accourt et fait le nécessaire. Appelez Durga en toue simplicité : « Ma. Ma ! », elle accourra et vous purifiera !.

L’homme reprit l’ensemble de ses ablutions, laissant ses chaussures à Calcutta sous bonne garde de Durga, pour habiter enfin son corps et ses paroles.

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« Que vaut-il mieux? S'asseoir dans une taverne, puis faire son examen de conscience, ou se prosterner dans un lieu saint, l'âme close? »

Omar KHAYAM

par Alain publié dans : Sagesse
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Mardi 11 avril 2006

Le roi Yudisthira était la vertu même.

 

Un jour, un miséreux s’approcha de son trône, se prosterna, puis se releva en tendant des mains suppliantes et sollicita enfin son aide.

- Venez me voir demain matin, répondit le souverain, je ferai pour vous tout ce que je pourrai.

Bhîma, frère du souverain, qu’on nommait « le Terrible », passait par là. Il entendit la réponse du roi. Il s’en fut aussitôt mettre en branle la cloche des réjouissances exceptionnelles, celle qui ne sonnait que les jours de victoire, de mariage princier, de naissance royale et autres évènements aussi rares qu’heureux. La foule vint, curieuse et prête à la liesse.

Yudhisthira lui-même vint sur la grand-place afin d’être informé.

- Ai-je oublié, dit-il, un grand jour, une fête ? Qui donc a ordonné que résonne aujourd’hui le carillon royal ?

- C’est moi, Bhîma, lui répondit son frère.

- Dis-nous, Bhîma, ce qui mérite d’être ainsi célébré.

- La victoire du roi sur l’invincible mort ! Il lui a arraché une journée de vie !

- Mon frère, que chantes-tu ? Je n’ai vaincu personne, et surtout pas la mort !

- Un homme est venu solliciter ton aide et tu la lui as promise pour demain matin. Ainsi je sais qu’au moins jusqu’au prochain soleil tu es sûr de ne pas mourir. N’est-ce pas une victoire sur la mort ? Une grande victoire !

 

Yudhisthira le salua en riant, fit rappeler le miséreux et fit ce qu’il devait faire sans attendre demain.

par Alain publié dans : Sagesse
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Mercredi 5 avril 2006

Trois fakirs et une mendiante arrivèrent au village depuis les quatre horizons. Chacun espérait retenir toute l’attention et la générosité des villageois. Hélas pour la mendiante, elle était âgée, plutôt laide et décharnée, elle n’avait de surcroît ni parole ni talent particulier. Elle ne pouvait donc compter que sur la compassion que son état était susceptible d’inspirer. Les trois fakirs se moquèrent d’elle et lui conseillèrent de continuer son chemin, mais il se faisait tard et elle était fatiguée. Elle se colla contre la porte du temple, et faute d’espérer un secours des humains, elle pria la déesse Durgâ de l’aider.

Les trois fakirs sur la grand-place se mirent à s’interpeller, se défier, se provoquer à voix sonnante pour attirer les regards de tous. Dans le feu des rodomontades, l’un d’eux ramassa un vieil os, le brandit haut et prétendit :

 

- Vous voyez cet os, c’est un os de tigre, eh bien moi qui vous parle, à partir de lui seul je peux vous reconstituer tout le squelette de l’animal !

Sans hésitation, il marmonna un mantra et, merveille, le squelette entier d’un tigre apparut sur la poussière du chemin.

Le second haussa les épaules et affirma :

 

- Broutilles, je fais bien mieux que multiplier les os, par la puissance de mes mantras, je peux rendre son sang, sa chair, et sa toison au tigre !

Sans hésitation, il marmonna aussi un mantra et, merveille, le tigre fut là, le museau affalé parmi les herbes jaunes, le poil un peu terne mais bien rayé d’or et de noir.

Le troisième bomba le torse et s’avança, moqueur :

 

- La belle affaire que de rendre visible un pauvre tigre mort. Je fais bien mieux, par le sublime mantra auquel je fus initié, je suis capable de lui rendre la vie !

 

La vieille jusqu’alors muette ouvrit grand les yeux et s’écria :

- Fils, nos te croyons sur paroles !

 

Mais le fakir tout gonflé de lui-même, chassant d’invisibles mouches entre elle et lui, rétorqua :

 

- Me croire sur parole, vraiment ? Tu crains que je me ridiculise. Tu supposes que j’exagère. Ah mais tu te trompes ! Sache que moi, ici présent, j’ai le pouvoir de jouer avec la vie. Et à quoi servirait un pouvoir qui resterait inutilisé ? Regarde, ébahis-toi, et prends-en de la graine.

 

Prestement la vieille glissa derrière la porte du temple que Durgâ referma sur elle, tandis que le troisième fakir rugissait son mantra de vie. Merveille des merveilles, le tigre se dressa aussitôt sur ses pattes, le poil rude, les canines scintillantes. Superbe, il bondit élégamment, croqua les trois hommes. Depuis le temps que ses os séchaient, il avait très grand faim. Son festin achevé, la mendiante la vit se lécher les babines, s’avancer dans le temple et se confondre avec le grand tigre de marbre que chevauchait l’effigie de Durgâ.

La vieille encore tremblante, s’approcha du sanctuaire sans qu’aucun des brâhmanes témoins de tout cela n’ose lui rappeler les limites fixées aux hors-caste de sa sorte. Pieusement, tendrement, comme une enfant parle à sa mère, elle brûla de l’encens, murmura des prières, revint modestement reprendre sa place dans l’ombre oblique du portail.

 

L’histoire, comme un vol de guêpes, bourdonna autour du village et chacun accourut, une offrande à la main, curieux de voir celle que Durgâ la déesse avait gardée de la folie des hommes. Elle fut ainsi nourrit, logée, soignée, bien mieux qu’elle ne l’avait jamais été en cette vie. Elle demeura un temps dans le giron de la divine mère, près du temple. Un matin, elle repartit avec le vent.

par Alain publié dans : Sagesse
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Philosophie

« Pour le sage, la tristesse et la joie se ressemblent, le bien et le mal aussi. Pour le sage, tout ce qui a commencé doit finir. Alors, demande-toi si tu as raison de te réjouir de ce bonheur qui t'arrive, ou de te désoler de ce malheur que tu n'attendais pas. »
O. Khayam

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