C’est l’année Mozart semble-t-il !
Les « Majors » ne pouvaient pas attendre 50 ans pour avoir un compte rond afin d’arrondir leur compte en banque ! Comme si Mozart avait besoin de cette reconnaissance et de ce battage médiatique pour être cet Être Unique dans l’univers de la musique.
Donc pour ne pas être de reste je m’y mets aussi ;) mais sur un autre plan.
J’ai lu récemment un petit livre d’Eric-Emmanuel SCHMITT sur le Génie. Ce livre est tendre, gai, triste,…., c’est selon. Il nous raconte par exemple comment Mozart l’a sauvé du suicide, à 15 ans, en le faisant découvrir « la flûte enchantée ». Avis donc aux candidats au suicide ! Si Mozart peut être une thérapie.
Il parle aussi de son chat Léonard, et je n’ai pu m’empêcher de retranscrire ce passage. Ceux qui ont des félins et qui les aiment surtout comprendrons. Pendant que je retranscrivais ce passage, ma Petite Léonie, sur mes genoux, jouait au « Léonard » !
Cher Mozart,
Dans ma vie, je n’ai eu que des chats mozartiens. Le plus récent s’appelle Léonard. Présentement, les yeux mi-clos, lové sur les feuilles de mon bureau, hésitant entre le jeu et le repos, il surveille distraitement mon stylo. De temps en temps, lorsque la plume s’approche et produit son grattement de souris contre la page, il l’attrape d’une patte lisse comme une moufle et lui impose le silence. Mais j’ai idée que le petit félin se contraint à gêner mon travail : par pure complaisance, il s’arrache au sommeil pour me signifier qu’il ne m’oublie pas ; en réalité, son corps s’endort déjà, il offre son ventre aux rayons chauds du jour, ses membres s’étirent en vue d’un bien-être prochain, ses paupières se ferment, il a rendez-vous avec ses rêves.
Tous les chats sont tes disciples. Ils avancent avec grâce, incapables de maladresse, le geste juste, précis, économe, vifs dès qu’il le faut, songeurs l’instant suivant, bondissant de l’action à l’immobilité, de l’allegro à l’adagio, avec une détente souple, des réceptions souveraines. Si l’on voit des chiens courir étancher leur soif dans une flaque, se fatiguer, les chats, eux, donnent l’impression de facilité, jamais de l’effort, sans condescendre à révéler qu’ils ont aussi, un organisme soumis à des besoins ou des limites ; ils semblent ne se mouvoir que par plaisir, pour l’agrément de nos yeux.
Au conservatoire de musique, les chiens demeurent des apprentis, les chats deviennent des maîtres. Chez le canin, la volonté met en branle une carcasse lourde, les intentions restent manifestes chez le félin, l’art cache l’art, le labeur dissimule le labeur, l’élégance ne se remarque pas tant elle paraît naturelle. Oui, en ce bas monde, seuls les chats surent tirer des leçons de ton passage sur terre, seuls les chats sont mozartiens.
D’ailleurs, as-tu constaté combien il est difficile d’évoluer sur ta musique ? J’ai rarement été convaincu par les ballets que des chorégraphes pourtant talentueux ont tenté de créer à partir de tes œuvres.
Quel rapport avec les chats me diras-tu ? Mais la grâce… La tienne est telle que celle du danseur le plus expérimenté a toujours l’air gauche, studieuse, empruntée. Par contraste avec la fluidité de ta phrase, on note les pieds trop grands, la raideur de la jambe qui ne plie qu’au genou, le dos si peu flexible, l’épaisseur des articulations, le bruit que fait le corps au plancher lorsqu’il se réceptionne, la sueur qui vient poisser la peau, auréoler le costume, dégouliner sur le visage en ruinant le maquillage, comme pour prouver que les apparences ne peuvent résister longtemps. En danse, la matière gagne contre l’esprit ; pas dans ta musique. Ton cœur à toi bat sans s’affoler, sans faiblesse, sans usure, soumis à un autre rythme que nos cœurs de sang et de viande.
Hier soir, à l’Opéra, j’assistais à un ballet chorégraphié de tes œuvres et j’ai cru que, par malice, tu brouillais ma vue. Si j’entendais bien ta musique sortir de la fosse d’orchestre, sur scène j’avais l’impression de découvrir une nouvelle troupe. Les danseurs, si fins et si élégants d’ordinaire, affichaient soudain une musique hypertrophiée, exécutaient leurs pas avec des grâces de culturistes à un concours de biftecks ; quant aux ballerines, on aurait une troupe de lutteurs turcs, le maillot augmenté d’un tutu, se livrant à une succession de grimaces et de mignardises empruntées, menées au combat par leur étoile, habituellement divine, muée en haltérophile sur pointes. Mon cher Mozart, la légèreté aérienne de tes notes avait alourdi les éphèbes et épaissi les sylphides, transformant le spectacle en carnage.
Il aurait fallu une troupe de chats pour danser sur ta musique. Mais ces animaux-là, fiers et indociles, n’accepteraient même pas de répéter.
En ce moment, pourtant, Léonard exécute un solo sur un de tes mouvements lents : il dort. Il est parfait. Plein, doux et rond.
Et tout à l’heure, lorsque ses paupières se lèveront sur ses yeux d’or émaillés de pistache, il sautera au sol, prêt à jouer, et il attaquera l’allegro vivace…
Vos inspirations