Bonjour à tous !
Afin de rassurer Lili qui s’inquiète de ma petite santé, merci Lili, je mets ici un extrait du « Roman de la Rose », œuvre composée par Guillaume le Lorris, mais qui pour une raison inconnue ne l’a pas terminée. Jean de Meung s’est attachée à ce travail.
La première partie de cette œuvre, présentée comme un rêve de jeunesse, est pleine de douceur et de tendresse, tranche avec la deuxième par sa …. brutalité, son réalisme !
L’extrait que je mets ici est une légende de l’antiquité grecque qu’on trouve dans les Métamorphoses d’Ovide, revue et rallongée surtout par J. de Meung, l’histoire de Pygmalion qui tombe amoureux d’une de ses œuvres.
Certains termes sont moyenâgeux, coucou Jacques !!, je mets entre parenthèses leur signification actuelle.
Bonne lecture et bon week-end à tous !
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Pygmalion, tailleur renommé en bois, en pierre et en métaux, comme en os et en cire et autres matières propres à ce métier, voulut un jour, pour éprouver son génie, autant que pour recevoir de grandes louanges, façonner une image en ivoire, et il mit à l’exécuter avec tant de soin et tant de talent que jamais il n’en réussit de plus admirables, car elle semblait aussi vivante que la plus belle créature : Hélène ou Lavinie, beauté irréprochable s’il en fut, lui aurait cédé pour l’harmonie des formes et la délicatesse du teint. Pygmalion, quand il contempla son œuvre une fois achevée, tomba en extase, et voici qu’il ne prend garde qu’Amour l’enlace en ses réseaux, à tel point qu’il ne sait ce qu’il fait. Il se plaint en lui-même, et ne peut mettre fin à ses plaintes.
« La ! dit-il, que fais-je ? Est-ce que je dors ? J’ai taillé maintes images qu’on ne savait priser leur prix, et jamais il ne m’est arrivé d’être amoureux d’elles. Or celle-ci me perce le cœur ; par elle je perd le sens. D’où me vinrent ces pensées ? Comment tel amour a-t-il pu naître ? J’aime une image sourde et muette qui ne bouge ni ne remue, et qui n’aura merci de moi. Comment puis-je être blessé de pareil amour ? Il n’est nul qui, s’il en entendait parler, ne s’en dût ébahir. Je suis le plus fou du siècle. Et que faire en telle occurrence ?
« Si j’aimais une reine, je pourrais espérer merci parce que c’est chose possible, mais cet amour est si étrange qu’il ne vient pas de Nature ; j’agis mal certainement ; Nature a en moi un mauvais fils. En me mettant au monde, elle se déshonora.
Pourtant je ne dois pas l’en blâmer ; si je veux aimer follement, je ne dois m’en prendre qu’à moi. depuis que j’ai nom Pygmalion et que je vais sur mes 2 pieds, je n’ouïs parler de tel amour. Cependant, si les livres mentent, maints ont brûlé de feux encore plus insensés. Est-ce que Narcisse n’aima pas sa propre figure, jadis à la fontaine du bois où il était allé étancher sa soif ? Il ne put résister à l’attrait de sa figure, et il en mourut. Je suis moins fou que lui, car je puis, quand je veux, aller à mon image, la prendre dans mes bras et lui baiser les lèvres, et je n’en puis supporter mon malaise ; mais Narcisse ne put étreindre la forme qu’il voyait dans la fontaine.
D’autre part, en maintes contrées, plusieurs ont aimé des dames et les ont servies autant qu’ils pouvaient, sans en obtenir un seul baiser, et ils eurent grand’paine. Amour m’a-t-il mieux traité ? Non, car au milieu de leurs craintes, ces amants ont toutefois conçu l’espérance du baiser et d’autre chose ; pour moi, l’espoir ne m’est pas permis quant aux déduits (plaisirs) d’amour que ceux-ci attendent ; car lorsque je veux me donner le plaisir d’accoler ma mie, je la trouve aussi raide qu’un pieu, et si froide que quand je l’effleure, elle me glace la bouche.
« Ha ! j’ai parlé durement. Je vous demande pardon, douce amie, prenez-en réparation. Je devrais bien me contenter de vous voir doucement me regarder et me sourire, car doux regard et tendre souris sont chose très agréable aux amants ».
Pygmalion alors s’agenouille, le visage tout mouillé de larmes, lui offre son gage et répare, mais elle n’a cure de l’amende ! Elle n’entend l’amoureux ni ne voit son présent, de sorte qu’il craint d’avoir perdu sa peine. Toutefois il ne peut pas ravoir son cœur, car sa passion lui ôte sens et sagesse, si bien qu’il se désole, et ne sait plus si elle est vive ou morte. Il lui prend la tête dans ses mains, la palpe doucement : il lui semble que la chair cède comme pâte à la pression de ses doigts.
Pygmalion dans le combat qui se livre en son cœur n’a ni paix ni trêve ; il change à chaque instant, tantôt aime, tantôt hait, tantôt rit, tantôt pleure ; il est heureux, il souffre, il se tourmente, il s’apaise. Puis il habille son image adorée de maintes manières, il la revêt de robes faites à merveille de draps de laine blanche, d’écarlate, de tiretaine, de vert, de pers et de brunette, doublées richement d’hermine, de vair et de gris ; puis il les lui enlève et lui essaie robes de soie, cendeaux (taffetas) mélequins (mousseline), tabis bleus, vermeils, bis ou jaunes, samits, diapres, camelots. Un ange n’eût pas été plus modeste que la belle en ses atours. Une autre fois, il lui met une guimpe, et par-dessus un voile qui couvre les tempes, mais non la face, car il ne veut pas suivre la coutume des Sarrasins qui cachent sous des étamines le visage de leurs femmes pour que nul passant ne les voie dans la rue, tant ils sont jaloux. Une autre fois, il lui reprend l’envie de lui ôter tout et de la coiffer de guindes diverses couleurs et de jolis tressons fins de soie et d’or à perles menues ; et il attache sur la crépine une précieuse agrafe, et par-dessus la crépinette une couronne d’or grêle garnie à foison de pierres en chatons à quatre angle et quatre demi-cercles, sans compter la pierrerie menue disposée autour en rangs serrés. Et il suspend à ses oreilles deux minces verges d’or, et pour tenir le collet, il lui baille deux fermaux d’or, et il lui en met encore un autre à la poitrine, et il s’occupe de la ceindre, mais c’est d’un riche tissu qu’onc pucelle ne ceignit la pareille, et il pend à la ceinture une aumônière de prix où il place cinq petites pierres choisies du rivage de mer, dont les pucelles jouent aux marteaux quand elles les trouvent belles et rondes. Avec une grande entente il lui chausse en chaque pied un joli bas et un soulier découpé à deux doigts du pavement.
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Et il lui fait un chapelet de fleurs, d’un art exquis. Il lui passe enfin aux doigts des annelets d’or, et il lui dit en loyal époux : « Tendre et belle, je vous épouse ici et deviens vôtre et vous mienne. Qu’hyménée et Junon m’entendent et président à notre mariage. Je n’y désire désormais ni prêtre, ni mitres, ni crosses, ni prélats, car ils sont les vrais dieux des noces. »
Là-dessus, plein de gaîté, il chante à voix haute et mélodieuse, en guise de messe, chansonnettes de jolis secrets d’amour, et fait sonner ses instruments si bien qu’on n’entendrait pas Dieu tonner…..
Il prend par la main son amie, et danse, mais il a chagrin au cœur qu’elle ne veuille ni chanter ni répondre malgré ses invitations et ses prières.
Puis il l’embrasse à nouveau, et la couche dans son lit entre ses bras et la baise, et l’accole, mais plaisir qui n’est pas partagé n’a pas beaucoup d’attraits.
Ainsi se martyrise, dans sa folie, Pygmalion séduit par une image muette. Autant qu’il peut, il la pare, car il met tout son zèle à la servir, bien qu’elle ne soit pas moins belle lorsqu’elle est nue quand elle est garnie de se atours.
Cependant il advint que dans la contrée on célébra une fête solennelle dans le temple de Vénus. Il y eut aux veilles un grand concours de peuple, et Pygmalion ne voulut laisser d’y assister pour implorer les dieux.
« Beaux dieux, dit-il, si vous pouvez tout, écoutez ma requête, et toi la dame de ce temple, sainte Vénus, accorde-moi ta grâce, car le triomphe de Chasteté te courrouce. J’ai mérité, certes, grand châtiment pour l’avoir, tant servie. Mais je m’en repens maintenant et te supplie de me pardonner. Que ta bonté et ta miséricorde m’octroient que la belle qui a pris mon cœur, la belle qui ressemble à l’ivoire devienne ma loyale amie, et si tu t’empresses de combler mes vœux, et si je ne renonce à la chasteté, je consens à être banni ou pendu ou tué à coups de hache, ou que Cerbère, le portier d’enfer, m’engloutisse vivant et me broie dans sa triple gueule, ou me charge de chaînes éternelles. »
Vénus entendit la prière du valet ; elle se réjouit de le voir délaisser Chasteté et lui offrir ses services, comme un pécheur prêt à faire pénitence entre les bras de son amie s’il peut jamais l’avoir vivante. Alors elle anima la statue ; et l’œuvre de pierre devint chair et si belle dame que dans toute la Grèce on en avait rencontré telle.
Pygmalion ne demeura pas au temple davantage ; sa requête achevée, il retourna à grande hâte vers son image. Il arrive à la maison ; il ne savait rien encore du miracle, mais il avait confiance dans les dieux ; il la regarde, et plus il la voit, plus son cœur brûle. Il sent la chair vivante, il lui découvre le sein nu et voit la belle chevelure d’or aux boucles ondoyantes, il sent palpiter les veines et battre le pouls. Il recule d’étonnement : « qu’est-ce s’écria-t-il, suis-je tenté ? Suis-je éveillé ou si je songe ? Jamais je ne vis songe si spécieux, si ressemblant à la réalité. D’où vient donc cette merveille ? Est-ce un fantôme ou un démon qui s’est mis dans mon image ? »
Alors la pucelle avenante, la pucelle aux cheveux blonds répondit : « Ce n’est ni démon ni fantôme, doux ami, c’est votre compagne et tendre amie qui vous attend et qui vous offre son amour, s’il vous plaît de le recevoir ».
Pygmalion entend que la chose est sérieuse et voit le miracle évident. Il s’approche et s’assure de la vérité. Les deux amants tombent dans les bras l’un de l’autre, leurs bouches s’unissent avec ardeur, et comme deux colombeaux, ils s’entrebaisent mille fois, rendant grâce aux dieux, spécialement à Vénus, pour la grande courtoisie qu’ils leur firent.










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